Le Big Bang de l’épargne

David Dessolneux

David Desolneux, Directeur de la Gestion Financière et de la Distribution

Depuis la rentrée, le monde des épargnants français est en émoi. Le placement préféré des Français, le fonds en euros de l’assurance-vie, pourrait, dans certains cas définis par la loi Sapin II, faire l’objet de nouvelles contraintes. Ainsi, pour préserver la stabilité du système financier et donc des assureurs, le Haut Conseil de stabilité financière pourrait obliger ces derniers à suspendre les rachats, les arbitrages et les avances au sein des contrats en euros. En corollaire du côté des assureurs, ceux-ci seraient contraints de moduler leurs règles de constitution et de reprise de provisions dans le cadre de la participation aux bénéfices des contrats.

Si plusieurs associations de défense des épargnants s’insurgent déjà contre l’impact de ces mesures, et c’est leur rôle, elles omettent cependant certains paramètres de cette loi.

Sans rentrer dans le détail technique du fonctionnement des fonds euros, il faut replacer ceux-ci dans l’environnement économique et financier actuel. Les emprunts obligataires (du secteur public ou privé) qui constituent en grande partie les fonds euros ont connu une baisse sans précédent de leurs rendements. Cette baisse des taux généralisée change la donne pour les assureurs. D’un côté, ceux-ci sont aujourd’hui contraints d’investir les liquidités des fonds en euros dans des obligations dont les rendements sont négatifs. D’un autre côté, les épargnants sont toujours plus nombreux à souscrire sur ce qui semble être le dernier placement idéal, avec une garantie de capital et du rendement, le fonds euros.

Si les fonds euros ont connu une si belle performance ces dernières années, ils la doivent à la baisse exceptionnelle des taux orchestrée par les banques centrales. Plus les rendements baissaient, plus les obligations détenues par les fonds euros enregistraient une hausse de leur valorisation, permettant aux assureurs, par un astucieux mécanisme de provisions et de réserves, d’absorber l’impact de la baisse des rendements obligataires. Or, aujourd’hui, le risque est grand que les taux remontent et entraînent ainsi une baisse de la valeur des obligations. Cette situation obligerait les assureurs à puiser dans les provisions et réserves constituées pour maintenir à flot les performances des fonds euros. Si les rendements des fonds euros venaient à trop baisser, les épargnants pourraient être tentés d’arbitrer leurs avoirs vers d’autres placements plus rémunérateurs, obligeant ainsi les assureurs à gérer des flux de rachats dans un contexte de baisse des marchés obligataires. Le pire des scénarii.

Alors oui, soyons clairs, le risque qu’une compagnie d’assurance se retrouve en difficulté existe, en cas de remontée brutale des taux et de rachats massifs. Heureusement, il existe des mécanismes de garantie de place pour protéger les épargnants contre les défaillances possibles. Mais il n’est jamais souhaitable d’arriver à une situation de crise, on se souvient encore de l’impact de l’affaire Lehman Brother sur le système financier.

Alors, être bloqué sur les rachats de fonds euros, oui, c’est gênant, mais encore faut-il relativiser les choses.

Existe-t-il aujourd’hui un seul placement qui offre une garantie de capital permanente et un rendement ? A ma connaissance, non. Eventuellement, certains pourraient répondre : l’immobilier. Mais peut-on vendre un bien immobilier du jour au lendemain et sans risque de le faire à un prix inférieur à son prix d’achat ? La réponse est non, ce n’est pas le cas pour les fonds euros. Alors, un blocage temporaire pour protéger le capital et le rendement est un moindre mal.

La vraie question sur les fonds euros n’est pas l’impact de la loi Sapin II, mais la baisse des rendements. De par son fonctionnement, le fonds euros sera durablement affecté par la baisse des taux. Il faut aujourd’hui envisager une nouvelle répartition de son épargne. Avec un rendement estimé entre 1,5 % et 2 % dans les années à venir, le fonds euros aura encore un rôle à jouer pour protéger un capital, mais pas pour créer une épargne. Lorsque les rendements étaient à 5%, il fallait 15 ans pour doubler son épargne. Il faudra une vie de labeur (47 ans, pour être précis) pour arriver au même résultat avec des taux à 1,5%.

Des solutions existent pour constituer une épargne, moyennant une prise de risque plus ou moins élevée. Les investissements en actions ou en produits structurés compléteront demain une allocation en fonds euros.

Contrairement aux idées reçues, la loi Sapin II est bien là pour protéger les assureurs et les épargnants. Elle est la conséquence d’une situation économique exceptionnelle ayant conduit les taux en territoire négatif. Les enjeux vont bien au-delà d’une idée de nuire aux épargnants. Elle vise simplement à rétablir l’équilibre des choses. L’époque des placements sans risques, liquides et avec un rendement est révolue. C’est un « Big Bang » pour les épargnants. Si le placement en fonds euros de par ses caractéristiques actuelles garde encore sa place dans une allocation d’actifs, il doit être replacé dans une optique d’investissement à long terme et être considéré comme indissociable de solutions de placement plus dynamiques.