[Perspectives mondiales d’investissement pour 2017] La grande désillusion

La montée des mouvements populistes menace de bouleverser les flux commerciaux internationaux et de renverser l’ordre économique actuel. Comment les investisseurs peuvent-ils naviguer dans les eaux troubles de cette période d’incertitude prolongée ?

 En juillet dernier à Cleveland (Ohio), les délégués républicains de 50 États se sont réunis pour désigner leur candidat improbable.

Encore plus improbable était le duo d’Européens figurant au milieu de cette foule agitant des centaines de bannières étoilées : un Néerlandais aux cheveux blonds platine et un Anglais d’apparence discrète, perdus au milieu d’un océan de Stetsons et de casquettes de baseball rouge cerise jurant de RENDRE SA GRANDEUR À L’AMERIQUE.

Avec le recul, la présence du politicien néerlandais d’extrême droite Geert Wilders et de Nigel Farage, le visage du Brexit, à la Convention nationale républicaine aurait dû être prise plus au sérieux. Mais le cours de l’histoire est long ; à l’époque, peu d’observateurs sérieux prévoyaient la montée inquiétante et généralisée du populisme.

Aujourd’hui, l’hostilité à l’égard de la mondialisation ne pourrait être plus claire – et nous aurions probable- ment dû l’anticiper. Le célèbre professeur de Harvard Dani Rodrik le pressentait déjà en 2011 lorsqu’il déclarait : « Quand la mondialisation se heurte à la politique intérieure, mieux vaut parier sur la politique ».

Dans une grande partie du monde, la droite anti-élites a le vent en poupe. La Croatie, la Hongrie, la Pologne et la Slovénie ont déjà élu des gouvernements très marqués à droite. En France, en Allemagne et aux Pays-Bas, les nationalistes anti-establishment gagnent eux aussi du terrain. Même les doux Scandinaves flirtent avec les extrêmes. Sans oublier le Royaume-Uni, en plein Brexit. Et l’Amérique de M. Trump.

Bien qu’il soit impossible de prédire l’ampleur que ces mouvements risquent de prendre, on notera la phrase de l’économiste français Thomas Piketty : « On trouve au cœur de chaque bouleversement politique important une révolution fiscale ». Il est certain que les entreprises et les marchés s’évertuent à donner un sens à ce nouveau paradigme, séparant déjà les perdants potentiels des gagnants.

Malgré la crainte qu’une victoire de M. Trump entraîne un mouvement immédiat de vente massive à Wall Street et ailleurs, les marchés d’actions sont apparus imperturbables durant les deux semaines qui ont suivi l’élection, le S&P 500 et le STOXX 600 ayant même légèrement progressé. Parallèlement, le dollar a atteint mi-novembre son plus haut niveau depuis 13 ans, dopé par la hausse des rendements des obligations d’État américaines.

C4 KBL

Laissons de côté le très court terme. À quoi faut-il s’attendre dans les 12 prochains mois ?

À titre d’exemple, supposons que les nouveaux nationalistes mécontents continuent leur percée, mais que Marine Le Pen ne s’installe pas à l’Élysée, que le parti anti-immigration Alternative pour l’Allemagne ne soit pas porté au pouvoir et que le Parti de la Liberté de Wilders ne parvienne pas à « reprendre son pays. »

Imaginons également que des barrières commerciales soient effectivement dressées, initialement à l’encontre des pays avec lesquels les États-Unis enregistrent les déficits bilatéraux les plus importants, dont la Chine (ennemi public numéro un de M. Trump) et le Mexique (juste derrière), suivis de pays légèrement moins méprisés comme le Canada, l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud.

Le degré de sévérité de telles mesures revêtira une grande importance ; mais la façon dont l’adversaire réagira est encore plus importante : la Chine a déjà annoncé des mesures de rétorsion à toute mesure américaine, soulignant ce que décrivait l’auteur du Cygne noir Nassim Nicholas Taleb lorsqu’il disait que « la mondialisation génère une fragilité qui se répercute en cascade ».

Quoi qu’il arrive, un nouveau ralentissement du commerce mondial semble possible, et viendra s’ajouter aux niveaux de croissance anémiques des volumes d’échanges commerciaux observés ces quatre dernières années à l’échelle mondiale. Durant cette période, les volumes ont progressé d’à peine 3 % par an, soit moins de la moitié du taux d’expansion moyen affiché durant les trois décennies précédentes. En conséquence, la croissance économique reflète de plus en plus l’activité enregistrée au sein plutôt qu’au-delà des frontières nationales.

S’il est clair que l’apathie des échanges transfrontaliers n’étayera pas l’expansion mondiale, nous anticipons néanmoins une légère accélération du PIB mondial en 2017, reflétant l’amélioration générale des fondamentaux et la hausse anticipée des dépenses intérieures.

Sur les marchés développés, l’importance accordée aux inégalités de revenu devrait se traduire par des mesures d’allègement fiscal destinées aux pauvres et aux classes moyennes, suscitant une pression inflationniste et sonnant le glas des politiques monétaires ultra accommodantes.

Au sein des marchés émergents (MÉ), où la montée du populisme occidental laisse la plupart des observateurs perplexes, la reprise actuelle devrait se poursuivre, même si un raffermissement soutenu du dollar US pourrait peser sur la valeur des actifs des MÉ.

Pour les investisseurs, il s’agit d’un environnement extrêmement complexe qui sera marqué par une volatilité accrue, elle-même présentant ses propres opportunités, notamment à court terme.

En 2017, les exportateurs souffriront vraisemblable- ment, de même que les énergies renouvelables, les biens de consommation courante et les services de santé.

Les valeurs financières américaines ont déjà enregistré une hausse du cours de bourse importante depuis l’élection de M. Trump. Reste à voir si cette surperformance continuera en 2017.

Plus généralement, les entreprises qui ont de solides assises nationales devraient afficher de meilleures perspectives que celles qui dé- pendent du commerce international ou des bénéfices étrangers. La hausse des investissements dans les infrastructures devrait soutenir le secteur de la construction, tandis que la défense, les « vieilles » énergies, le secteur minier, le secteur pharmaceutique et l’assurance devraient également profiter de ce contexte. Les matières premières, après des années de marasme, devraient continuer à se redresser.

Dans le type de scénario que nous anticipons, les titres cycliques l’emporteront sur leurs homologues défensifs. Les titres de qualité, qui ont tendance à surperformer durant les phases d’expansion économique, devraient eux aussi l’emporter sur les actions de croissance.

Bien que les perspectives des obligations s’annoncent extrêmement difficiles, les obligations indexées sur l’inflation seront plus at- trayantes, notamment en raison des attentes en matière d’inflation aux États-Unis, où la Réserve fédérale devrait procéder à au moins deux hausses de taux en 2017.

Bien entendu, à ce stade particulièrement intéressant de l’histoire du monde, il est impossible de prédire avec précision ce que nous réserve l’avenir. De fait, s’il est une chose qui unit le monde aujourd’hui, c’est bien la situation d’incertitude quasi permanente dans laquelle nous vivons tous.

Analyse issue des « Perspectives mondiales d’investissement pour 2017 » présentée par les membres du Group Asset Allocation Committee de KBL European Private Bankers.